J’ai l’impression que cette année, ça a été un film d’horreur émotionnellement pour moi. Mon compagnon, avec qui j’étais depuis près de 10 ans, m'a quittée au dernier trimestre. J’ai très mal vécu cet abandon…

Ma fille a été un bébé surprise. J’étais sous pilule, je voulais être une femme “cool”, qui ferait plein de voyages. J’étais en dernière année de Master, j’avais envie de lancer ma boîte, ça se passait bien avec mon copain et ça ne faisait pas partie de mes plans.

J’ai fait plusieurs malaises et je perdais du sang. Je pensais qu’il s’agissait des fibromes que j’avais. Mon copain m’a accompagnée à l’hôpital et on a fait un test. Il était positif mais comme je fais souvent des faux positifs, je n’y croyais pas. Le médecin m’a fait passer une échographie dans la foulée mais là, il ne subsistait plus aucun doute : j’étais à deux mois de grossesse. Nous étions le 14 février, jour de la Saint-Valentin.

Mon copain m’attendait dans sa voiture, sur le parking de l’hôpital. Nous étions en période de crise sanitaire. Je lui ai annoncé et finalement, il était fou de joie ! Pour ma part, je n’arrivais pas à réaliser. J’avais du mal à me projeter dans cette grande aventure, mais lui était tout à fait à l’aise avec ce qu’il se passait.

Les mois qui ont suivi ont été particulièrement pénibles. J’ai eu des nausées jusqu’au jour de l’accouchement. Ma grossesse était à risque, je suis restée alitée, à la fois pas bien et stressée.

Quand je suis entrée dans mon sixième mois de grossesse, il est parti. Mon compagnon, avec qui j’étais depuis près de 10 ans, m'a quittée. J’ai très mal vécu cet abandon… Il est parti avec une autre femme et n’a eu aucune empathie pour ce que je vivais. Je me retrouvais seule, étudiante et enceinte.

Sa compagne, avec qui il est toujours aujourd’hui, ne peut pas avoir d’enfant. Sincèrement, j’ai de la peine pour elle malgré ce qu’elle représente pour moi, mais rien n’aurait jamais pu justifier ce qu’ils allaient oser me demander. Ils souhaitaient qu’à la naissance, je leur laisse l’enfant. Que je sois en quelque sorte leur mère porteuse et que je vienne lui rendre visite à l’image d’une marraine. C’était vraiment fou. Évidemment, j’ai dit non.

En parallèle, il a fallu que je fasse l’annonce à ma famille. Dans ma famille, le cadre est assez strict : une famille, c’est deux parents mariés. Et une mère entrepreneuse ? Impossible évidemment. Je vous laisse imaginer leur réaction quand je leur ai appris qu’il était parti… Surtout qu’ils ne l’appréciaient pas beaucoup. “Un bébé seule ? Mais c’est impensable ! Comment tu vas faire ? Tu vois, on t’avait prévenue qu’il ne fallait pas lui faire confiance.”

Du coup, je n’ai pas pu obtenir beaucoup de soutien de mes proches. Mon père est décédé. Je pense que lui, il aurait été là et heureux pour moi. Ma mère m’aidait à sa façon, mais je sentais bien qu’elle ne comprenait pas ce que je vivais.

Ce qui a aussi été particulièrement difficile émotionnellement, c’est le jugement des professionnels de santé. Ma sage-femme m’a conseillé de mettre de l’eau dans mon vin pour que le père de l’enfant revienne… Comme si j’étais responsable de son départ, responsable que mon enfant grandisse sans son père.

Ce n’est pas évident d’être mère célibataire et d’être confrontée aux injonctions de la société. Ça a été particulièrement difficile pour moi. Une fois ma fille née, ça n’a pas été mieux. J’ai la sensation que tout le monde souhaite s'immiscer dans ma maternité : “Pourquoi tu ne veux pas lui mettre uniquement du rose ? Pourquoi ce prénom ? Pourquoi lui donner le sein ?”

Un jour, alors que j’étais à 8 mois de grossesse, je n’ai plus senti mon bébé bouger. On a appelé la clinique, qui nous a demandé d’attendre encore une heure pour les rappeler. Mais passé une heure, toujours rien. Les pompiers sont venus me chercher, je suis restée 24 heures à l'hôpital sous surveillance. Finalement, bébé était au chaud, elle dormait tranquillement, son cœur battait au rythme du mien. C’est pour cette raison qu’on a mis du temps à comprendre… Heureusement, fausse alerte !

Ma fille est arrivée sept jours après le terme prévu, un lundi matin à 10 h 13. On avait estimé que ce serait un petit bébé de 2,9 kg. On m’a mis la péri à 1 h du matin, elle descendait doucement, tout allait bien. Puis, à 8 h 30, elle est restée bloquée, elle était fatiguée. Après un test, ils ont activé le code rouge : elle manquait d’oxygène. On m’a dit qu’on avait 15 minutes pour la sortir.

Je pensais devoir pousser de toutes mes forces, sans trop savoir comment m’y prendre d’ailleurs, mais non. On m’a emmenée d’urgence au bloc opératoire pour une césarienne. Je les ai suppliés de faire venir ma mère, ce qu’ils ont accepté. La péridurale ne faisait effet qu’en bas du corps et l'anesthésiste s’excusait de ne pas pouvoir m’endormir totalement, ce qui aurait été risqué pour le bébé. C’était vraiment douloureux, je sentais tout et j’ai vomi sur l'anesthésiste… Ce n’est pas ce qui était prévu (rires). Finalement, ils ont sorti ma fille et j’ai aussitôt été endormie.

À la maternité, j’ai de nouveau été confrontée à cette image persistante de la mère célibataire qui ne va pas y arriver seule. Les soignantes m’ont fait une fiche pour la PMI en me disant : “Comme vous êtes une mère célibataire, on a directement prévenu la PMI parce que nous savons qu’il y a plus de chances qu’une mère seule balance son enfant contre le mur”. Je vous garantis que c’est bien la phrase qu’elles ont prononcé.

J’ai appelé ma mère en pleurs en lui disant de ne pas m’abandonner, de ne pas me laisser faire du mal à mon bébé si elle voyait que ça n’allait pas. J’ai prévenu le géniteur de la naissance de notre fille, mais il n’en a rien eu à faire… Je n’ai plus de nouvelles de lui.

Je regrette que l’on ne nous parle pas davantage des difficultés du post-partum. La vision idéalisée de la mère qui tombe sous le charme de son enfant, qui l’aime d’un amour inconditionnel… Pour moi, ça n’a pas été le cas. J’étais épuisée, je me dégoûtais, mon corps me dégoûtait, je n'arrivais pas à me regarder dans le miroir et je n’arrivais pas à créer ce lien avec mon bébé. J’en voulais à mon corps d’avoir porté un enfant et de ne pas être capable d’assumer émotionnellement.

La société n’aide pas les futures mamans : pendant neuf mois on nous bichonne, et à partir du moment où l’enfant est né, la maman disparaît. Elle doit tout savoir faire sans aide et sans encouragement. J’ai vraiment perdu confiance en moi. Mes proches me décrivent comme la fille toujours souriante. Mais peu à peu, j’ai perdu mon sourire de façade et j’avais de plus en plus de mal à suivre les discussions. Je ne participais plus aux débats lors des déjeuners de famille.

À 3 mois, ma fille qui avait un RGO (reflux gastro-œsophagien) s’est mise à vomir du sang. Pas en petite quantité, vraiment beaucoup de sang. Elle a été hospitalisée, j’ai été très stressée. Je me suis posé une avalanche de questions : “Pourquoi ? Pourquoi moi ? Est-ce que c'est de ma faute ? Qu’est-ce que j’ai mal fait ? Pourquoi je ne suis pas une bonne mère ? Est-ce que j’en suis vraiment capable ?”

Tous les soirs depuis sa naissance, une fois ma fille couchée, je ne faisais que pleurer. Des crises d’angoisse exprimées par des torrents de larmes et des flots de remises en question. Je ne comprenais pas ma fille. Je me demandais si je l’aimais vraiment. Je l’ai verbalisé à mes proches qui m’ont prise en horreur. J’avais l’impression d’être un monstre.

Je suis allée voir mon généraliste qui m’a diagnostiqué une dépression post-partum. Il m’a administré des antidépresseurs et ça s’est arrêté là. Pas de suivi psychologique. Il m’a dit de m’accrocher, que dans un mois ce serait fini.

Ma fille continuait de maigrir à vue d'œil et on ne trouvait pas l’origine du problème. Après plusieurs semaines de recherches infructueuses, les médecins m’ont préconisé de me rendre à l’hôpital Necker. Là, on a enfin trouvé : elle avait des champignons intestinaux. C’est ce dont souffrait le petit garçon qui était dans la chambre du premier hôpital. Avec du recul, j’ai revu les gestes de l’infirmière qui pratiquait les soins sans avoir lavé ses mains au préalable. Je n’avais pas fait le lien.  

Ma fille est donc suivie, elle aura probablement des médicaments à vie, à moins qu’on puisse l’opérer. Mais pour l’instant, ce n’est pas possible. On attend le prochain contrôle pour le savoir.

À Necker, j’ai eu la chance de rencontrer une psychologue vraiment adorable. Elle passait me voir tous les jours. Très vite, elle m’a refait passer le test de la dépression post-partum et elle m’a dit, avec beaucoup de douceur : “Vous souffrez de dépression post-partum, mais ce n’est ni honteux, ni mortel, ne vous inquiétez pas. Il y a bien plus de femmes qui en souffrent qu’on ne le pense”. On a mis en place un suivi régulier et elle m’a conseillé de rejoindre des groupes de parole.

J’ai ainsi rejoint un groupe de mamans présent dans ma ville. On se retrouvait physiquement une fois par mois et on échangeait par messages. Ce groupe était animé par une sage-femme. Ça m'a fait beaucoup de bien de me sentir soutenue et de me retrouver dans certains témoignages.

Quand ma fille a eu six mois, j’ai retrouvé ma cousine que j’avais perdue de vue. Elle a emménagé à trente minutes de chez moi. Elle est devenue mon roc, le soutien que j’attendais tant. Quand je craquais, elle m’invitait chez elle. Quand j’avais besoin de souffler, elle gardait ma fille. Ça a été l’une des seules à me tendre la main. Je l’appelle “mon petit miracle”. D’ailleurs, elle m'envoie un message au moment où je vous parle !

J’ai poursuivi mon suivi avec la psychologue de Necker, bien que ce soit à une heure de chez moi. Je ne souhaitais plus prendre de médicaments, je me sentais amorphe. Elle m’a donné des exercices à faire, auxquels je ne croyais pas vraiment au départ... Finalement, ça m’a beaucoup aidée. Aujourd’hui, je comprends que je ne suis pas une wonderwoman, seulement une femme, et que je dois me faire confiance et croire en mon instinct. Elle m’a conseillé des tisanes homéopathiques pour calmer mes angoisses du soir.

Maintenant, on ne se voit qu’une fois tous les deux mois. Je commence à aller mieux. J’ai encore des crises, des moments de doute, mais je m’accepte. Mon corps ne me provoque plus le dégoût d’autrefois, j’ai accepté ces kilos de grossesse. Parfois, je me dis encore que je n’étais peut-être pas faite pour être mère.

La sage-femme que je vois grâce au groupe de discussion m’a dit un jour une phrase qui m’a beaucoup rassurée : “À partir du moment où l’on ressent cette peur de ne pas créer le lien avec son bébé, c’est sain. C’est comme la peur de l’accouchement en début de grossesse, qui passe avec le temps.”

Malgré toutes ces épreuves, j’ai réussi à décrocher mon Master et à développer mon entreprise d’événementiel. Ma cousine est également de la partie !  

Aujourd’hui, je commence à aller mieux. Je sais que je ne suis plus seule, je peux le voir grâce aux réseaux sociaux. Je me dis que d’autres ont vécu pire et qu’elles s’en sont sorties, alors pourquoi pas moi ?