La venue d’un enfant, même désirée et attendue, est inévitablement déstabilisante pour le couple dont la santé repose sur un subtil mélange d’amour, de désir, de complicité et de respect. Tout cela requiert disponibilité et vigilance. Il s’agit pour les deux partenaires dont l’identité est individuellement remaniée de trouver un nouvel équilibre avec et autour de leur enfant.

Devenir parent : un vrai bouleversement psychologique

Ce sont vos enfants qui feront de vous une mère et un père, vous déplaçant de génération lorsqu’il s’agit de votre aîné. Le remaniement identitaire auquel je fais allusion correspond à une « crise », c’est-à-dire à une évolution. Il semble que chaque parent traverse inconsciemment cette crise selon son histoire, à savoir ses propres modèles identificatoires de père et mère qui sont bons ou mauvais – et à des rythmes différents.

Côté bébé, il vous faudra y être 24 heures par jour. Même doué de vraies compétences pour vous reconnaître, se faire aimer de vous et analyser son environnement, votre enfant aura grand besoin de vous pour s’alimenter, digérer, s’endormir, être propre... Aucun bébé n’est plus dépendant de ses parents que le bébé humain.

La vie extra-utérine est terriblement différente de la vie intra-utérine ! S’habituer à sa nouvelle vie demandera à votre nouveau-né quelques jours à quelques semaines, dont vous aurez vous-même grand besoin pour reconnaître ses besoins et son langage.

On dit également qu’il faut « symboliquement » adopter son bébé, qui se révèle nécessairement différent du bébé imaginaire de la grossesse. Vous vous êtes imaginés mille et mille choses du temps où le bébé grandissait dans votre ventre et soudain, c’est un inconnu qui vient à vous…

Ainsi, devenir parent est une belle et riche aventure qui mobilise toujours beaucoup d’énergie physique et psychologique. La naissance du premier enfant initie le remaniement psychique des parents, et c’est la plus mobilisatrice sur ce plan. La naissance des enfants suivants sera peut-être plus fatigante sur le plan physique et matériel mais psychologiquement, vous aurez déjà franchi une marche.

Dans un contexte de préoccupation et d’entière disponibilité pour son bébé, on s’occupe moins de soi mais aussi moins de l’autre. On a pourtant d’autant plus besoin de l’amour et du soutien de son conjoint, qui est naturellement accaparé par l’enfant...

Il est normal dans ces conditions que le couple soit bousculé, chacun devant trouver de nouveaux repères avec son enfant et son conjoint.

Le corps de la jeune mère

Côté mère, on doit également considérer les vécus physique et psychologique de la grossesse et de l’accouchement. Fabriquer, porter et mettre au monde un enfant représentent des étapes physiques non négligeables que chaque femme vivra différemment en fonction de nombreux critères. En particulier, bien vivre une grossesse et un accouchement suppose d’accepter de ne pas les maîtriser et de se faire confiance, ce qui n’est pas donné à toutes.

Sur le plan physique, les jours qui suivent l’accouchement sont particuliers et parfois s’avèrent difficiles pour la mère. Certaines femmes se plaignent de douleurs : tranchées utérines qui accompagnent la régression de la taille de l’utérus, douleurs des seins au début de l’allaitement, une éventuelle cicatrice périnéale, des hémorroïdes… Il existe heureusement bien entendu des traitements efficaces et compatibles avec un allaitement maternel.

Et puis le corps « vide de bébé » ne redevient pas tout de suite comme il était avant la grossesse. Il peut être inconfortable et perçu comme différent, par exemple relâché au niveau du sexe, avec des épisodes passagers d’incontinence urinaire et/ou anale, un ventre qui demeure gros et mou…

Rassurez-vous, votre corps est solide et récupérera, si nécessaire avec l’aide de la rééducation périnéale prescrite par la sage-femme et une gymnastique adaptée. C’est la question de quelques semaines à 3 mois, ce qui exige un peu de patience, mais certaines mères vivent mal cette période du post-partum.  

Il s’en faut quoi qu’il en soit de quelques semaines pour retrouver une image valorisante de son corps, se sentir désirable, disponible et en confiance pour reprendre les relations sexuelles. Le délai de reprise est variable selon les couples, et la période d’abstinence ajoute à la déstabilisation du couple dans le post-partum. Il est d’ailleurs important pour aborder sereinement cette reprise de prévoir la contraception qui vous conviendra à tous les deux.

Le baby blues au sein du couple

Alors qu’en est-il du baby blues ou blues du post-partum pour votre couple déjà un peu malmené par la parentalité ?

Le baby blues est un état dépressif transitoire survenant dans les premiers jours qui suivent la naissance de votre enfant. Il est fréquent – surtout après un premier accouchement – mais ne doit pas être banalisé car la mère est dans un réel état de souffrance. Elle pleure beaucoup, sans toujours savoir dire pourquoi, et doute de ses compétences de mère.

Il ne faut pas non plus le sous-estimer car il peut aussi s’agir du début d’une véritable dépression postnatale (qui concerne 15 à 20 % des mères), avec des conséquences parfois dramatiques.

Le baby blues trouve en partie son origine dans des causes biologiques et physiologiques :  changement hormonal (et notamment chute brutale des hormones de la grossesse), carence en minéraux, fatigue accumulée à la fin de la grossesse, marathon de l’accouchement, diverses douleurs, inconfort et divers désordres physiques des premiers jours… Les raisons ne manquent pas !

Il est pour le reste expliqué par le bouleversement psychologique évoqué plus haut : la rencontre avec l’enfant réel, le deuil parfois difficile de la grossesse, un mauvais vécu de l’accouchement…

Certains critères de vulnérabilité majorent encore le risque de dépression périnatale et donc de blues du post-partum :

  • grossesse non désirée ;
  • âges « extrêmes » (femmes très jeunes ou au contraire grossesses tardives) ;
  • grossesses multiples ;
  • isolement et absence de soutien familial ;
  • relation conjugale peu harmonieuse ;
  • antécédents de traumatismes psychologiques et de dépression ;
  • précarité et préoccupations économiques (chômage) ;
  • survenue de complications médicales avec peur pour soi ou pour son enfant...

Le baby blues débute habituellement pendant le séjour à la maternité et s’achève souvent peu de temps après le retour à domicile. Le conjoint, qui y est alors confronté tout en accueillant ses propres émotions, ne comprend pas toujours les causes de ce blues. Tandis qu’il faudrait écouter patiemment et tâcher de rassurer sa femme sur ses compétences, le père sera peut-être tenté de banaliser son désarroi puisqu’il « n’y a aucune raison que cela n’aille pas ». Or, cela risque de culpabiliser la mère, aggravant encore son chagrin.

Bref, le père se trouvera malheureusement quelquefois impuissant à consoler sa compagne. Soyez rassurés, la santé du couple comme celle de la mère et la qualité de la relation mère-enfant ne sont pas menacées par un blues qui dure une semaine. Mais ils le seraient sérieusement dans le cas d’une dépression postnatale non traitée.

La vie avec le nouveau-né est certes fatigante et quelquefois ingrate, mais il y a dans l’immense majorité des cas beaucoup plus de plaisir à s’occuper de son enfant que de chagrin ou d’angoisse !

Tous les professionnels de la périnatalité connaissent actuellement les critères de vulnérabilité des mères et sont attentifs à la question de leur santé mentale. Alors n’hésitez pas à les interpeller sans honte si le baby blues ne passe pas. Toute la famille, tous les couples, méritent d’être heureux à l’occasion de chaque naissance.

Emmanuelle PICHOT-CHARRON
Sage-femme
Le Kremlin-Bicêtre