Pour de nombreux parents, la rencontre avec leur bébé est un moment qu’ils imaginent hors du temps, magique et autour duquel leurs fantasmes et leurs projections s’organisent. Ces rêveries leur permettent de contrebalancer leurs craintes autour de l’accouchement, parfois tant redouté… La plupart du temps, la rencontre a lieu comme les parents se l’étaient imaginée. Mais ce n’est pas toujours le cas. En effet, de nombreux facteurs peuvent expliquer que cette rencontre se fasse quelques heures, voire quelques jours plus tard. Parfois, elle se fait des semaines ou des mois après et il est alors nécessaire de consulter afin d’aider les parents à entrer en relation avec leur nouveau-né.

L’enfant imaginé pendant la grossesse

C’est une angoisse qui survient très fréquemment au cours des grossesses et qui fait partie d’un processus normal d’attachement au bébé : serai-je capable de l’aimer ? De m’en occuper et de me laisser de côté ? Pendant la grossesse, les couples revivent leurs souvenirs d’enfance avec leurs parents et se questionnent sur leurs propres capacités à devenir parents. La plupart du temps, ils souhaitent bien faire et se mettent une grande pression qui peut les empêcher d’être dans l’émotion au moment de la naissance. On observe ainsi des parents davantage dans la technique que dans l’affectif. Il est important de se recentrer sur vos émotions afin de rencontrer votre bébé, qui n’est qu’émotions, justement.

Lorsqu’un couple souhaite avoir un enfant, l’image d’un enfant imaginaire porteur d’attentes, d’espoirs et de fantasmes va progressivement se créer. C’est l’enfant que l’on a en tête, l’enfant idéal, parfait, l’enfant que l’on rêverait d’avoir. La grossesse est d’abord une étape « narcissique » : on passe de « je suis enceinte » à « j’attends un enfant », et cette phase idéalisée est normale, voire utile pour les parents. Les échographies, l’annonce du sexe, les mouvements du bébé vont contribuer à ce qu’ils façonnent de plus en plus précisément l’image de cet enfant imaginaire.

La naissance de l’enfant réel

Au moment de la naissance de l’enfant réel, une confrontation va s’opérer avec l’enfant imaginaire. L'enfant réel va forcément être différent de celui que ses parents avaient imaginé, notamment lorsqu’ils s’étaient beaucoup projetés. Il peut alors arriver que les parents aient besoin de temps pour se distancier de l’enfant idéal et leur permettre d’accueillir leur enfant tel qu’il est – et non plus tel qu’ils l’avaient rêvé. Ils peuvent donc avoir l’impression de ne pas « avoir aimé leur enfant tout de suite ». Ils avaient l’impression de connaître leur bébé, mais ils ressentent une sensation d’étrangeté face à cet enfant plus chevelu que prévu, ne leur ressemblant pas, plus petit ou plus grand qu’estimé…

Le moment de la rencontre proprement dite est un moment très souvent idéalisé par nos sociétés et par les parents. Mais il ne faut pas oublier qu’il apparaît après neuf mois de grossesse parfois éprouvants sur le plan physique et psychique et après un accouchement qui a pu être long, douloureux, fatigant. Et dans le cas d’une césarienne, la rencontre se fait dans un bloc opératoire, en quelques secondes, puis l’enfant est amené auprès du coparent. Du fait du séjour postopératoire en salle de réveil, une première séparation d’au moins deux heures a lieu entre la mère et son enfant.

La rencontre apparaît donc bien souvent à un moment où les parents, notamment la mère, ne sont pas disponibles psychiquement pour accueillir leur bébé. Quelques heures parfois suffisent pour que la mère retrouve ses capacités et rencontre réellement son bébé. Mais cela peut faire naître chez elle un sentiment de culpabilité. En cas de césarienne, elle peut regretter, voire éprouver un sentiment de jalousie envers le coparent, qui a pu rencontrer leur bébé plus précocement et parfois démarrer avec lui un moment de peau à peau.

Il est primordial d’entendre et de rassurer ces femmes et leur partenaire, car ce sentiment de culpabilité peut impacter la rencontre avec le bébé. Ainsi, certaines femmes ne rentreraient pas dans l’émotion, mais chercheraient à se faire pardonner auprès de leur bébé. Elles rentreraient dans une course à la performance et ne seraient donc pas vraiment dans l’émotion, dans la rencontre réelle.

La construction du lien parent-enfant

On sait désormais qu’il n’y a pas « d’instinct maternel ». La parentalité est un lien qui se construit progressivement, au fur et à mesure des expériences vécues avec son bébé. C’est pourquoi on parle désormais du « devenir parent », et on sait que c’est aussi l’enfant qui crée son parent.

Même si la rencontre s’est faite très vite, une fois remontés dans leur chambre, les parents sont souvent anxieux, soucieux de bien faire, face à leurs doutes. Cette perte de confiance peut engendrer des difficultés à se sentir à l’aise avec leur bébé. Là encore, c’est normal, fréquent et même logique ! Le nouveau-né s’exprime grâce aux pleurs, il n’a pas été livré avec son mode d’emploi et c’est très déroutant pour les parents.

Un temps d’adaptation à trois est donc nécessaire pour se sentir plus en confiance. Bien souvent, les parents ont l’impression d’aimer « de plus en plus » leur bébé une fois plus sereins, rentrés à leur domicile, expérimentant une « routine » qui fonctionne pour eux. Prendre du plaisir dans les soins à son enfant et ne plus avoir peur de lui faire mal ou de mal faire est essentiel pour se détendre et aimer s’occuper de son bébé.

Tout ceci est donc bien normal. Il faut se préserver des comparaisons, des modèles érigés par la famille ou la société, qui peuvent inquiéter les parents sur leur attachement. Si cela persiste – après quelques jours passés au domicile, par exemple – il sera toujours bon d’en parler aux professionnels plus habitués à ce décalage entre ce qui est censé se passer et ce qui se passe réellement. Sans banaliser, ils pourront évaluer si cette rencontre qui ne s’est pas créée est temporaire et encore liée à la fatigue, aux symptômes du post-partum, à l’anxiété liée aux soins du bébé, aux conflits avec le conjoint ou la famille…

Mais cela peut être aussi l’un des premiers signes d’une dépression du post-partum, d’où l’importance d’en parler pour que cette difficulté d’attachement ne s’inscrive pas dans le temps. En effet, si elle n’est pas traitée, elle peut à terme impacter le développement de l’enfant.

Lucille CLOAREC
Psychologue clinicienne, St-Cloud